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Juif du Maroc

Juif du Maroc

Voilà un blog qui décrira et donnera un aperçu de la vie quotidienne de la Communauté Juive au Maroc d'aujourd'hui mais aussi d'antan. La vie de la communauté d'un aspect intérieur, du judaïsme marocain, du Maroc, via la vue personnelle de Marocains de confession Juive ou autre, dans leur pays.


JOURS TRANQUILLES À AKKA

Publié par Georges SEBAT sur 28 Octobre 2014, 13:50pm

Catégories : #HISTOIRE & MEMOIRE

Voici un autre beau texte, d'un enseignant de l'Alliance mandaté sur place et qui nous relate la vie passé des communautés juives dans le Sud du Maroc. Il s'agit cette fois de AKKA, petite ville certes, mais qui en a long à raconter. Je vous laisse lire cet interessant document .

Georges SEBAT

Comme dans toute communauté juive, le rabbin, le président et l'instituteur sont des notables distingués et respectés. Etre notable à 17 ans, en tant qu'instituteur et directeur de l'école de l'Alliance à Akka, était la mission que m'avait confiée M. Elias Harrus entre 1961 et 1963.

Akka, une suite de palmeraies en plein désert du Sahara. Douze heures de voyage en car sur des pistes caillouteuses depuis Taroudant. Bien sûr, ni eau courante, ni électricité, ni médecin. La vie comme au temps des patriarches. Les maisons aux murs d'argile et aux toits de chaume. Les femmes voilées revenant du puits avec les cruches d'eau sur leurs épaules. 

 

lsaac Asséraf, cheikh de la communauté d'Akka, avec un groupe d'élèves (1956).

lsaac Asséraf, cheikh de la communauté d'Akka, avec un groupe d'élèves (1956).

En l'honneur de mon arrivée, le président de la communauté, lsaac Asséraf, avait réuni les hommes, les femmes et les enfants du mellah pour leur présenter leur nouveau "maître" ou, comme ils disaient, mistro. La mahia et les youyous étaient de circonstance. Le premier soir, il ne fallait pas que l'invité qui venait de la ville dorme seul à l'école. On prépara trois matelas sur la terrasse de

M. Asséraf et avec deux de ses fils, ce fut une nuit à la belle étoile.

Riche et imposant personnage, lsaac Asséraf était le seul bigame de la communauté. Il avait mis en permanence ma disposition une mule grise pour mes  déplacements. Lorsqu'à dos de mule, je me promenais le soir dans les quelques douars alentour, les chleuhs, qui reconnaissaient le mistro des Juifs, m'offraient avec leurs salutations des dattes ou des oranges. Que me reste-t-il comme souvenirs de cette période ? Plusieurs images et une impression.

L'impression : une vie calme, rythmée par le soleil, les vents, les lunes, avec pour seuls événements les jours de marché, les chabbats et les jours de fête. Les grandes villes et leurs bruits étaient très loin. Les journaux et leurs nouvelles franchissaient rarement Agadir.

L'aïeule Asséraf et son fils lsaac. devant la maison où a séjourné Le Père de Foucault en 1883

L'aïeule Asséraf et son fils lsaac. devant la maison où a séjourné Le Père de Foucault en 1883

Je me souviens que c'est avec quelques semaines de retard et seulement de retour à Casablanca, que j'ai appris la grave crise de Cuba - la Baie des Cochons -, où le monde a frôlé la catastrophe nucléaire ! A Akka, pendant ce temps, on scrutait le ciel : "pleuvra, pleuvra pas ?".

Autres personnages typiques de cette communauté, Abisror (j'ai oublié son prénom), apprenti cabbaliste, avec sa barbichette noire dégarnie ici ou là. On raconte que, pour punir une femme qui lui avait manqué de respect, il avait "bloqué" sa grossesse. Oui, la femme était "restée enceinte de trois mois pendant six mois", et cela grâce au seul pouvoir des formules du Zohar !

Moché d'Aït Icho, vieillard sans âge, installé aujourd'hui à Safed, était un illettré, au sens propre du mot. Il ne pouvait déchiffrer le moindre caractère écrit, mais il reprenait le rabbin, le corrigeant pendant ia lecture de la Torah, lorsque celui-ci faisait la moindre faute de lecture, fût-ce dans les téamim ? C'était cela le pouvoir de la tradition orale. Il connaissait les textes écrits par cœur. 

Une petite fille d'Akka, au moment de la création de l'école de l'AIU (1956). (Photo Elias Harrus ©AIU)

Une petite fille d'Akka, au moment de la création de l'école de l'AIU (1956). (Photo Elias Harrus ©AIU)

Je fumais une cigarette à la porte de l'école, pendant la récréation. Un petit enfant noir courait, pieds nus, sur des tas de cailloux. Evidemment, en tombant, il s'écorcha superficiellement la peau, saignant d'un peu partout. J'ai demandé à Makhlouf, le gardien de l'école, d'aller chercher et d'apporter la trousse de premiers secours qu'on avait à l'école. Un peu de désinfectant et du mercurochrome, et le gosse fut rendu à sa mère qui ne cessa de nous remercier et de prier en invoquant sur nous toutes les bénédictions du ciel. Pour prouver sa gratitude, cette femme, tous les matins, et ce pendant plusieurs mois, apportait une bouteille aux trois quarts pleine de lait frais et tiède, trait directement de la chèvre qu'elle élevait. Je ne suis pas près d'oublier cette bouteille de Coca-Cola, fermée avec un bout d'épi de maïs en guise de bouchon. C'était un beau cadeau.

Trente-deux ans après, je peux aujourd'hui l'avouer : j'ai organisé en secret la aliya de toute cette communauté pour Israël. Sans éveiller les soupçons, tous les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards, les boiteux et les autres se sont succédé le soir à l'école devant un drap noir étalé contre un mur pour les photos d'identité des passeports. Des cars sont venus d'Agadir en pleine nuit et tout Akka s'est vidé de ses Juifs. Ils n'avaient même pas vendu leurs maigres biens. Quelques ballots de vêtements... et, en route pour la Terre promise ! Le lendemain de leur départ, je restai le seul Juif à 400 km à la ronde.

Et là me vient une deuxième image.

La femme musulmane, voilée d'un foulard noir et rouge, qui venait comme tous les matins au mellah pour vendre ses œufs frais, après avoir appelé, sans réponse bien sûr, toutes les Esther, les Rahel, comme d'habitude, constatant le vide et la désolation, se mit à se griffer le visage et tomba évanouie, après un cri d'agonie.

Il m'arrive aujourd'hui de rencontrer Mardochée Asséraf, le fils du président de la communauté. Il est d'Akka. Il est aujourd'hui directeur de l'école Les Benjamins de Charenton, en banlieue parisienne. C'est le fils de Lalla Sti, cuisinière de l'école de l'Alliance d'Akka. Quand nous parlons de cette époque, de sa mère, de l'école et d'Akka, on dirait qu'on évoque un passage de la Genèse biblique, lsaac avec ses puits ou Eliezer avec ses chameaux.

Oui c'était ça, la vie à Akka !

Simon Hazan

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