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Juif du Maroc

Juif du Maroc

Voilà un blog qui décrira et donnera un aperçu de la vie quotidienne de la Communauté Juive au Maroc d'aujourd'hui mais aussi d'antan. La vie de la communauté d'un aspect intérieur, du judaïsme marocain, du Maroc, via la vue personnelle de Marocains de confession Juive ou autre, dans leur pays.


A la recherche des Communautés Juives du Sud Marocain.

Publié par Georges SEBAT sur 1 Mai 2017, 10:24am

Catégories : #HISTOIRE & MEMOIRE

Le 5 février 1952, à la Bourse de Commerce de Casablanca, M. Pierre Flamand, directeur de l'Ecole Normale d'Aïn-Sebaa, a fait une conférence sur les communautés israélites du Sud marocain. Cette conférence était organisée par le comité Casablancais de patronage des conférences de l'Institut des Hautes Etudes Marocaines. Le compte rendu de cette conférence, que nos lecteurs trouveront en page deux, est précédé d'une interview que M. P. Flamand a récemment accordée à NOAR, au cours de laquelle il nous a parlé de ses travaux.
(Cf Article sur ce même blog)

Le nom de M. F. Flamand n’est pas inconnu de nos lecteurs, qui l'ont retrouvé dans la plupart des articles que nous avons consacrés aux problèmes des juifs du Sud marocain.
M. P. Flamand était, récemment encore, inspecteur de l'Enseignement primaire à Marrakech. Attiré par les aspects particuliers de la vie juive dans les régions où il exerçait ses fonctions, M. Flamand a fini par se passionner pour la question.
Aussi a t-il décidé de faire une étude complète de ces milieux et a-t-il créé, pour mieux poursuivre ses recherches, un Centre d'études juives, patronné par l'Institut des Hautes Etudes Marocaines. Ce Centre a pour siège l'Ecole Normale d'instituteurs à Aïn-Sebaa dont M. P. Flamand a été nommé directeur.
C'est là que nous sommes allés, dernièrement, lui rendre visite, dans la haute pièce claire et très dépouillée où il travaille.
Une grande carte du Sud marocain couvre un des murs. Elle est constellée de sortes de confettis numérotés. Chacun des points de la carte ainsi individualisés, correspond à un mellah, à un centre de population juive. M. P. Flamand les a relevés tous, l'un après l'autre.
« La difficulté principale de mon travail, nous explique-t-il, réside dans le fait que je ne peux guère m'appuyer sur des recherches antérieures. Aucun travail analogue à celui que j'ai entrepris n'a été fait auparavant. J'ai à débroussailler un terrain presque entièrement vierge. Ainsi, cette carte qui indique tous les mellahs — vivants ou morts — du Sud marocain, est la première du genre.
J'ai pu relever l'existence de 162 groupements israélites dans les deux régions que j'ai explorées (Agadir, Marrakech). Quant au chiffre de population que représente l'ensemble, je l'évalue à 55 ou 60.000 âmes. Ces chiffres sont certainement sujets à révision ».

Communautés juives au Maroc vers 1950.

Communautés juives au Maroc vers 1950.

Mais M . Flamand ne s'est pas borné à ce travail de recensement, et c'est la vie même de ces centres qu'il a cherché à connaître à fond. Quatre ou cinq, fichiers, près de sa table de travail, contiennent des centaines de fiches qui nous révèlent l'étendue et le sérieux de ses recherches : fiches d'histoire générale et d'histoire marocaine, où sont notés les événements affectant les juifs ; fiches bibliographiques où sont enregistrés titres d'ouvrages, références d'articles_; de revues ou de journaux ; fiches réservées à tel ou tel problème particulier, par exemple, l'abattage rituel, le mariage, la cabale, etc.. Ces fichiers renvoient dans certains cas à des dossiers où sont groupés les études, documents ou copies de documents relatifs à la question considérée. Dans la mesure où il a pu le faire, M. Flamand a fait appel à l'aide des spécialistes et de techniques scientifiques appropriées - ainsi, pour les problèmes de linguistique, il a fait procéder à des enregistrements au magnétophone afin de rechercher les origines du parler des populations du Sud...
 

Famille juive du village Tama'rouft.Collection Salomon Aboudaram (remis par Maguy Azria le 17/4/2005)

Famille juive du village Tama'rouft.Collection Salomon Aboudaram (remis par Maguy Azria le 17/4/2005)

Il a été également aidé par des agents d’administration compréhensifs, par les instituteurs de l’Alliance qui lui ont bénévolement servi d’interprètes, et, il faut l’ajouter aussi, par les populations elles-mêmes qui, mises en confiance, et sentant chez M. Flamand « ce minimum de sympathie – comme il dit lui-même – sans lequel on ne pourrait pas se consacrer à ce genre de travail » l'accueillent, l'invitent, le guident, lui facilitent sa tâche de pénétration intime dans la vie des mellahs.

Des plus intéressants parmi ceux-ci : M. Flamand a fait des monographies, c'est-à-dire des études individuelles et complètes, comportant l'examen, l'une après l'autre, de toutes les questions qui s'y posent.

— Il y a différents types de mellahs, nous explique M. Flamand, les uns jouent leur rôle normal d'agglomération, d'autres ne sont à l'origine que des sanctuaires autour desquels se développent peu à peu, à mesure que s'étend l'attraction du « Saint » découvert en ce lieu, des constructions, des habitations, des échoppes. Mais les plus intéressants sont certainement les « mellahs agricoles ».  

Il en existe donc ? C'est un aspect inattendu et très instructif de la vie juive au Maroc...

— Mais oui… je regrette de ne pas pouvoir vous en parler plus longuement mais je réserve les résultats de mes investigations à ce sujet pour une thèse de doctorat en ethnographie que je prépare, et dont le « clou» sera précisément l'étude de ces mellahs agricoles. ...

M. Flamand nous montre cependant quelques documents qu'il tire de ses fichiers : des photographies de juifs du Sud aux champs, avec leurs instruments agricoles.

Cette pièce où nous sommés va nous révéler bien d'autres richesses à mesure que, faisant glisser les panneaux de bois verni que nous croyions seulement décoratifs, M. Flamand nous découvrira les trésors qu'elle enferme dans ses murs :

Recueils patients de proverbes transcrits à la main en caractères hébraïques, et qui semblent ainsi comme des formules magiques par quoi se perpétue et se défend l'esprit d'une race ; traduction d'inscriptions relevées sur des pierres tombales – le nom vivant d'un homme mort il y a cinq cents ans dans un coin perdu du Maroc; antiques ketoubot à enluminures dont le parchemin racorni maintient encore, toute fraîche, la poésie des formules : «le très honoré Samuel ben .... déclare prendre pour femme la très modeste et vertueuse Simha …..et pour prix de sa virginité…. Ketouba rédigée en la ville de ....... sise entre des sources et des prairies.....», Sepharim très anciens, une menora, des meghilot, des colliers berbères, des tiares de mariées, des ceintures à fil d'or, objets traditionnels du culte et objets particuliers aux juifs de ces régions.

Il n'est pas jusqu'aux jouets de fabrication locale dont s'amusent les enfants juifs, qui n'aient été patiemment recueillis et rangés à côté des poupées en chiffon dont l'habillement reproduit fidèlement les détails des costumes portés dans le Sud.

Comme nous admirions ces témoignages de la vie de tout un monde ignoré, M. Flamand nous dit :

Il manque bien sûr bien d'autres choses ici : par-exemple une collection de disques de chants berbères. J’ai contribué à en faire enregistrer quelques-uns — et des films..

Ecole Israelite d'Imintanout.

Ecole Israelite d'Imintanout.

Mais c'est une question de possibilités financières. D'ailleurs, je n'ai commencé ce travail que voici quatre ans à peine. Il est donc loin d'être achevé... Mais il faut que dans dix ans, toutes les fiches soient complètes, que l'on puisse venir me consulter à propos de n'importe quelle question concernant les juifs du Sud avec la certitude de trouver ici le renseignement voulu ».

Dans dix ans… Il faut, aujourd'hui du courage pour parler avec cette perspective d'une œuvre somme toute ingrate comme celle qu'a entreprise M, Flamand. Il y faut aussi un grand attachement. M. Flamand, s'il a la passion du chercheur scientifique, en a aussi la modestie puisqu'il déclare :
« Je ne vise pas à faire œuvre de génie, mais simplement un travail de comptable ». Il ajoute : « En outre, rien de ce qui est ici ne m'appartient ».

C'est trop dire. Car si M. Flamand entend par là qu'il ne fait pas une propriété personnelle du fruit de son travail et qu'il donne celui-ci au Centre et à tous ceux que ces études intéressent, du moins qu'il nous permette d'écrire ici, pour lui rendre hommage, que toute cette œuvre de mise à la lumière des Communautés du Sud lui appartient moralement pour avoir eu le premier le goût et le courage de s'y attaquer.

 

LA CONFERENCE DE M. P. FLAMAND

« C'est en essayant de comprendre le monde où je vivais, déclara M. Flamand, au début de sa conférence, que j’en suis venu à m'intéresser à la vie des communautés juives dans le Sud du Maroc. »
Et le conférencier expliqua comment il fut d'abord attiré par le pittoresque des patriarches barbus, des belles filles casquées de rouge et d'or, les synagogues obscures où chantaient des enfants, et comment il sentit cependant que ce pittoresque allait jusqu'au pathétique, « rassasiait les yeux et inquiétait l'esprit. » 
Aussi commença-t-il à s'intéresser plus intimement à la vie des habitants de ces mellahs ; il boit des verres de mahia avec de vénérables rabbins qui parlent de la destruction du Temple de Jérusalem comme d'un événement d'hier et de leur retour en Terre Sainte comme d'un événement le demain. Il participe aussi à l’événement du jour : une hilloula, une Bar Mitzva, l'ouverture d'une école de l'Alliance. Ce dernier événement ne pouvait manquer d'intéresser particulièrement M. Flamand qui était alors inspecteur de l'Enseignement Primaire à Marrakech, et il nous raconte des scènes qui témoignent que la volonté de s'instruire, caractéristique générale des Juifs, se retrouve dans toute sa force dans ces communautés du Sud.
Ainsi, lors de l'inscription, le Directeur de l'Ecole repoussait les enfants qui étaient encore trop jeunes et ceux qui étaient trop âgés ; les petits s'en retournaient en larmes et les grands imploraient : « Donne-moi ma chance » ; et telle gamine mariée à un homme âgé disait au Directeur : « Si tu veux, pour pouvoir aller à 'école, je divorcerai ! »,
Bientôt, M. Flamand décide de faire une étude scientifique de ces mellahs. 
« J'ai pesé des aliments, mesuré des crânes, étudié les noms, les langages... » 
Il a aussi cherché dans le passé.. « Avant le Protectorat, explique le conférencier en citant des textes et des chiffres, on mourait souvent de faim dans ces mellahs. Aujourd’hui, on ne ramasse plus dans les rues des faméliques aux membres gonflés d'œdèmes, mais sur les marchés on vend toujours des aliments pauvres en calories ; « être aisé » signifie seulement avoir de quoi manger tous les jours.
 La raison de cette situation, M. Flamand la voit dans le fait que les habitants de ces mellahs pratiquent des « métiers absurdes avec des méthodes périmées », et il décrit les vicissitudes qui mènent un artisan de crise en crise, de métier en métier (tous métiers de ressources infimes et de productivité nulle) jusqu'au dernier des métiers : la mendicité dans la grande ville. 
Ainsi se vident peu à peu ces mellahs, dont le pire ennemi est aujourd’hui, « la route et le camion qui ont supplanté les anciennes caravanes transsahariennes, les Banques, le développement des industries, et la paix Française grâce à laquelle les musulmans se tournent aujourd'hui vers des activités qui étaient jadis laissées aux Juifs et dans lesquelles ils réussissent beaucoup mieux qu'eux. Ces mellahs sont plus minés par la paix et le progrès qu'ils ne l'étaient par l'anarchie ancienne.» 
De quoi est faite l'originalité de ces communautés du Sud ? D'emprunts et de mélanges. Depuis l'époque reculée ou leurs ancêtres ont quitté la Palestine, ces Juifs ont passé par l'Egypte, l'Abyssinie, le Soudan, et ils ont connu l'Empire Romain d'Afrique, qui favorisa leur expansion, « la Berbérie qu'ils colonisèrent et l'Islam qui les subjugua », puis aujourd'hui, les voici en présence de l'Occident. Chacun de ces contacts a laissé des traces, déposé en eux un élément « allogène, devenu pathogène par rapport au Judaïsme orthodoxe »
Ainsi s'expliquent leurs pratiques maraboutiques, païennes (ces Juifs du Sud rendent un culte aux pierres, aux sources, au feu) et de magie (blanche ou noire), le recours aux sorciers, etc. 
Il est difficile sinon, impossible, en absence d'aucun document, d'aucun document, d'aucune inscription (le plus ancien témoignage que nous possédions date de 500 ans) de retrouver l'histoire de l'établissement de ces communautés dans le pays. Dans chacune d'elles cependant, on peut trouver un rabbin « historien » qui raconte la « geste » de la communauté. Certains avancent des affirmations telles que celles-ci : « C'est Dieu qui nous a mis ici. D'ailleurs vous savez bien que c'est à l'embouchure de l'oued Noun que la baleine a vomi Jonos ». D'autres déclarations ont une résonance plus authentique : « Nous étions là avant la destruction du Temple ; la preuve en est que ce n'est pas la tradition chez nous de prendre le deuil au jour anniversaire. »
Le problème de l'appartenance ethnique de ces juifs est tout aussi complexe ; on parle d'une « symbiose judéo-berbère ». Mais quel est le pourcentage de sang véritablement sémite dans leurs veines ? 
Origine historique, origine raciale, questions qui pour l'instant ne sont pas encore éclaircies. « On peut envoyer cent missions scientifiques dans le Sud, chacune y trouverait une énigme à sa taille », déclarait M. Flamand au début de sa conférence. 
La conclusion de cette rapide revue des problèmes qui se posent fut encore une interrogation : « Cette vie économique, anémiée, en cours d'asphyxie, cette vie spirituelle sclérosée, ses regards tournés vers le passé sont les symptômes classiques d'extinction pour toute société. Sommes-nous quand nous considérons ces communautés du Sud, devant, un membre moribond, un de ces débris que l’humanité abandonne dans son évolution ? Pourtant, le mystère est que dans chacun de ces mellahs, il y a au moins une famille dont on peut tout attendre, qui fait preuve d'une étonnante vitalité, et qui s'élève dans l'échelle de l'instruction, de l'aisance et des fonctions sociales...»

Revue NOAR - 5 Février 1952

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